Discours prononcé à l'attention des lycéens à l'occasion de la journée nationale d'hommage à Samuel Paty (et aux victimes des actes de terreur perpétrés à la basilique de Nice), le 2 novembre 2020, dans la cour du lycée Saint-Jean de Lectoure.

Chers élèves,

Une nouvelle fois dans notre pays, un moment d’unité nationale est vécu, suite à des événements qui ont provoqué notre consternation et notre écœurement ; une nouvelle fois, nous nous retrouvons témoins d’actes cruels visant à causer notre sidération et notre effroi. Un professeur, à Conflans, a été assassiné pour avoir réalisé un cours dont le sujet a déplu. Qui aurait-pu croire qu’il faut être en France en 2020, pour être confronté à un tel crime. Et à celui-ci s’ajoute, quelques jours plus tard, le meurtre de trois personnes, en pleine église, à Nice, parce qu’elles étaient chrétiennes.

J’attire tout particulièrement votre attention, jeunes gens, sur l’identité des meurtiers. L’un avait 18 ans. L’autre 21. Ils avaient votre âge il y a à peine 3, 4 ou 5 ans ; et cela ne devrait pas laisser de nous interroger. De jeunes gens, à peine sortis de l’adolescence, voire encore adolescents, suffisamment endoctrinés, suffisamment fanatisés, pour commettre les plus abjects des crimes, de sang-froid, pour tuer des innocents, aveuglés à tel point qu’ils pensaient faire œuvre de justice, et pensaient même agir pour plaire à Dieu.

Cela, jeunes gens, doit vous interpeller. Face à ces actes, commis par de jeunes gens de votre âge, face à ces actes qui nous révoltent ou qui nous désespèrent, deux comportements me semblent à rejeter.

Ne tombez pas à votre tour dans la dureté, nous vous laissez pas à votre tour aveugler ; jeunes, vous l’êtes, et brûle en vous cette soif d’idéal, ce désir d’obtenir des réponses définitives, cette intransigeance qui sont le propre de la jeunesse ; prenez garde : c’est cette quête de pureté qui peut amener de jeunes gens à être manipulés ; l’enthousiasme de la jeunesse peut facilement être instrumentalisé. Ainsi, cet enthousiasme qui est le vôtre, ne le laissez pas se dévoyer dans je ne sais quel embrigadement, dans je ne sais quel fanatisme.

Le deuxième comportement à éviter est peut-être plus fréquent, et en apparence moins sujet à caution ; je pense pourtant qu’il n’en est pas moins périlleux. Il est l’exact inverse du précédent : c’est la démission ; vous pouvez vous dire : « s’il y a des fous sur terre qui croient détenir la vérité, et que cela les amène à tuer, je n’en ferai pas partie ». Mais très tôt l’on dira aussi : « que le monde s’écroule, cela ne me concerne pas ; toutes ces idées, ces religions, ces combats ne me regardent pas : je ne suis là que pour m’amuser, me divertir, profiter de la vie » je vous mets en garde contre une telle attitude, qui peut conduire à la démission, à l’abandon de tous les devoirs qui feront de vous des femmes et des hommes dignes et responsables ; cela peut conduire à un repli sur soi, sur son petit confort, qui n’est qu’un autre visage du mépris des autres.

Ces deux attitudes, antithétiques - la dureté d’un côté, la mollesse de l’autre - sont les deux dangers qui vous guettent, face à nos impuissances, face aux temps troublés que nous traversons.

Educateur, professeur, je vous invite donc, alors que vous vous apprêtez à entrer dans votre vie d'adulte, à chercher une troisième voie. Inspiré par la pensée humaniste qui puise ses sources dans la sagesse antique aussi bien que dans la foi de l’Evangile, je vous invite d’une part à chercher la Vérité. Attention, ne commettez pas la faute de ces jeunes hommes qui ont cru la posséder et qui ont même cru la servir en commettant les plus absurdes des crimes : chercher la Vérité est une exigence et une humilité ; chercher la Vérité c’est le contraire de croire la posséder. Pour vous garder des aveuglements, des embrigadements, des fanatismes, cherchez la Vérité ; cela signifie de refuser le mensonge ou l’erreur ; cela signifie de préférer un fait qui dérange à un mensonge qui fait plaisir. Ne vivez pas d’idées préfabriquées, mais approfondissez votre pensée, lisez de bons livres, argumentez votre point de vue.

D’autre part, cherchez la Charité. Le mot a été galvaudé et je veux le restituer dans son sens original: il signifie, ni plus ni moins, l’Amour du prochain. Et aimer son prochain, cela signifie faire don de son temps, don de ses moyen, don ses talents, ou don de soi-même ; aimer son prochain cela ne veut pas dire le laisser dans le mensonge ou l’erreur sous prétexte de tolérance : au contraire, c’est aussi savoir corriger son prochain quand il le faut – mais avec humilité, sans chercher à le dominer. La Charité n’est pas la domination du fort sur le faible. Au contraire : c’est le service.

La Charité, vous pourrez la vivre plus tard, par vos engagements, qu’ils soient politiques, culturels, humanitaires ou religieux. Mais vous invite à la vivre dès aujourd’hui, ici et maintenant.

En ce jour de rentrée, où l’État nous demande de rappeler les valeurs de Liberté, d’Egalité, de Fraternité et de Laïcité, je ne pense pas avoir dérogé à cette demande, en vous parlant de Vérité et de Charité. En effet, nous ne concevons pas d’être libres, de nous considérer d’égale dignité, de nous sentir en communion fraternelle ou de tolérer celui qui ne croit pas comme nous, sans chercher la Vérité ni vivre, en actes, l’Amour du prochain.

Ainsi, il faut comprendre la laïcité à la française comme un désir de faire de la France une terre qui permette à chacun de vivre en paix, sans être inquiété pour sa religion ou ses opinions ; et en cette France qui fait vivre en son sein aussi bien des écoles a-confessionnelles que des écoles catholiques, comme notre lycée, en ce temps d’hommage qui sera suivi d’une minute de silence, que tous les établissements d’enseignement primaire ou secondaire observent en ce moment-même, je veux faire une prière.

Cette prière est simple. En ce jour de commémoraison des défunts, ce sera tout simplement la prière des morts. Elle sera suivie de quelques instants de silence, au cours desquels je demande à ceux qui croient de la prolonger en priant eux-mêmes pour les âmes de Samuel Paty, professeur d’histoire, et des trois chrétiens niçois, et de toutes les victimes du terrorisme ; et je demande à ceux qui sont éloignés de la foi d'observer cette minute de silence, qui représente le respect pour les défunts, et le partage de la peine, notamment la peine des familles.

Prière : Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Donne-leur, Seigneur, le repos éternel, et que la lumière éternelle brille sur eux. Que la lumière éternelle brille sur eux, Seigneur, avec vos saints, à jamais ; parce que vous êtes bon. Ainsi soit-il.

Stéphane Morassut, directeur du lycée Saint-Jean de Lectoure

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